Didier Massard, faiseur d’images
Par admin • 5 juil, 2010 • Catégorie: Rencontres livresques…Difficile d’introduire un éléphant dans une échoppe de livres anciens, d’ailleurs s’agit-il vraiment d’un éléphant ? Ne serait-ce pas Hathi tout droit sorti du Livre de la Jungle, ou peut-être Ganesh se rafraichissant à l’aube, ne serait-ce pas l’éléphant d’une histoire naturelle de Buffon « ses jambes ressemblent à quatre piliers mal dressés, qui soutiennent son corps informe, dont le dos est voûté, la croupe ravalée et les flancs presqu’aussi renflés que les côtés… ». C’est peut-être l’éléphant d’une vignette de chocolat Poulain, ou celui du Dictionnaire des animaux ?
Non, il s’agit de l’éléphant de Didier Massard, et il semble qu’on n’ait jamais vu plus véritable éléphant auparavant. :
Didier Massard est photographe. Cependant il ne parcourt pas le monde comme chasseur de mode ou d’exclusif, non, il fabrique ses images et nous les donne sur papier photo, à la manière des graveurs qui s’appliquaient sur leur plaque de cuivre, d’acier ou de bois pour rendre sur papier le fruit de leur imagination.
Ce n’est donc ni en Asie, ni en Afrique qu’il a capturé cette rencontre avec l’animal, c’est dans son atelier parisien qu’il a monté de toute pièce ce spectacle.
Un spectacle, effectivement, qui tient longtemps notre regard et notre attention, car inconsciemment on cherche dans l’imagerie de notre mémoire tout ce qui se rapporte à cet éléphant, à son oeil, son ivoire, aux fougères et aux odeurs de l’eau, au paysage au loin…
Et du plus loin que notre mémoire peut nous conduire, dans les livres et les rêves de notre petite enfance, quelque chose vibre et s’éveille en nous. Comme il serait merveilleux d’en rapporter des photographies ! C’est là le merveilleux métier de Didier Massard.
Ainsi, son éléphant est né de morceaux de cartons. Il a été façonné par ses mains expertes, de même que tous les décors qui composent cet univers :
Nous vous invitons vivement à parcourir le site internet de Didier Massard, ou encore de vous rendre à la Galerie Baudoin Lebon (38 rue Sainte Croix de la Bretonnerie, 75004 Paris) et de retrouver son éléphant et son rhinocéros à l’occasion de l’exposition : Le Bestiaire imaginaire, Du 9 octobre au 16 janvier 2011 à Evian.
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Un portrait de Didier Massard ? Je vous propose un extrait de Déambulation, par Philippe Le Guillou :
L’univers enchanté de Didier Massard
Le hasard m’a conduit une après-midi de février au coeur d’un monde magique où j’allais
comme chez moi. Ferronneries somptueuses ouvrant sur un parc enneigé, manège d’antan
oublié dans ce même paysage de neige, pagode désertée au bord d’un lac, phare du bout du
monde, moulin à vent dressé au coeur d’un domaine lacustre, roulotte délaissée dans une
nature sauvage et vide qui m’évoquait irrésistiblement les étendues sans vie des films de
Tarkovski, falaises abruptes à la semblance de celles que l’on peut voir lorsqu’on se dirige
vers les îles du nord du monde.
Tout s’était brusquement effacé, la ville, ses urgences et ses angoisses, tout ce qui pouvait
m’inquiéter alors. J’étais lavé soudain, rajeuni. Une nouvelle vie commençait au hasard de ces
images géantes, le grand sphinx des sables me fixait, surgi du milieu du désert, lourd de
formules, d’énigmes, de mystères. Les phares aussi m’attiraient, sentinelles des confins, qu’ils
fussent dans la neige ou au-dessus d’eaux marines dont les reflets me rappelaient celles qui
baignent les éperons rocheux de Roscoff.
De longues minutes, je restai interdit devant une église gothique construite à même la pierre
ocre d’un piton. Au-dessous d’un ciel d’un bleu uniforme, des montagnes brunes occupaient
l’arrière-plan. L’église sur un piton semblait jaillir des eaux. Quels pèlerins pouvaient bien s’y
risquer, au prix de quelles douloureuses escalades ? Quel sacrifice pouvait-on célébrer dans ce
sanctuaire inaccessible ? D’autres images naissaient, celle d’arrière-pays vertigineux peuplés
de présences sauvages, celle d’une église de la fin des temps, sans pérégrin ni sacrifice.
Aux étendues sableuses ou neigeuses succédaient des paysages très verts, des feuilles
dorées jonchaient les berges d’un lac d’automne, des cèdres splendides, chevelus, plein de
résine avaient poussé sur des rocailles où il n’eût pas été surprenant de rencontrer les
guetteurs hyperboréens des tableaux lunaires de Caspar David Friedrich, les ailes du moulin
des polders tournaient sous un ciel de tourmente, le regard s’arrêtait au damier des bassins
entourés d’herbes hautes…
J’allais de l’une à l’autre de ces images, apaisé, captivé. Une magie m’emportait chaque
fois, c’était un monde de visions, de merveilleuses images sorties de l’enfance et du songe.
L’oeil ne rencontrait jamais de présences humaines. Tout à côté de la roulotte, dans la steppe
si verte qui avait quelque chose des obsessions paysagères de Tarkovski, un cheval se
découpait à la lisière de l’horizon. Les nomades étaient partis. Ils ne brûleraient plus de
hérissons dans des foyers de pierres tout près de la roulotte…
Les images de Didier Massard avaient suscité cet enchantement rare qui vous raccorde en
un instant au filon enfoui des hantises essentielles. Il fallait être enfermé depuis des mois dans
un grenier ou dans un laboratoire d’alchimiste pour engendrer pareilles visions. Il devait
falloir des étés et des hivers de réclusion et de solitude, des hivers surtout, loin de la ville, de
sa précipitation, de ses fausses grandeurs – loin du regard des adultes.
Un nouveau hasard, à quelque temps de là, m’a permis d’entrer dans le cabinet secret du
photographe. Et c’était bien ce que je pressentais : jamais Didier Massard n’avait porté ses pas
jusqu’à l’Égypte, jusqu’ à la Finlande, jusqu’au Japon, jusqu’à la Hollande des polders et des
moulins à vent. Les grandes falaises, leurs abrupts monumentaux n’avaient existé que dans sa
rêverie… Il était inutile de lui demander la localisation exacte du parc enneigé, il était vain de
l’interroger pour savoir dans quelle Bretagne gracquienne, dans quelle Écosse somptueuse
pouvait se trouver la chapelle du haut promontoire, celle dont on ne foulait jamais le pavage
ruisselant. Il serait tout aussi inutile de demander au photographe dans quel canton de
l’Égypte fabuleuse il avait assisté au surgissement du sphinx.
Tout cela n’était que décors et féeries, miniatures patiemment découpées et agencées, les
arbres, les roulottes, les polders, les moulins, les roches et les chapelles étaient nées de la
patience et de la passion de celui qui les avait rêvées et construites. Didier Massard n’était pas
dupe des facilités et des illusions de l’universel reportage. Il ne se précipitait pas comme ses
contemporains sur les routes du monde, avide d’images scintillantes, scandaleuses, tragiques.
C’était autre chose, résolument, qui l’entraînait. Les sphinx, les falaises inaccessibles, les
roulottes emmenées par d’invisibles bohémiens, les moulins d’une Hollande féerique, les
phares des veilleurs de sel et d’embruns, les parcs au manteau immaculé que ne souillait la
trace d’aucun pas, les rhinocéros et les pagodes, c’était d’un autre tuf – creusé de galeries, de
cryptes, de chambres oniriques – qu’il les avait extraits. Ils devaient venir des vignettes de
l’enfance, des planches magnifiques du petit Larousse illustré que l’on feuillette jusqu’à
l’hallucination dans un grenier un jour de pluie, d’images projetées par une lanterne magique
sur un drap tendu entre deux poutres… C’était là, dans une vieille demeure du Limousin ou de
Bretagne, qu’étaient apparues pour la première fois ces visions pauvres, simples, archaïques et
dévastatrices. Des lectures les avaient accompagnées, Jules Verne, ses utopies, ses
destinations merveilleuses… Inutile de se jeter sur les routes du monde, inutile de céder à la
tentation du simulacre et du faux-semblant, lorsque l’on porte en soi pareil trésor. C’est affaire
de patience et de féerie. C’est affaire de croyance aussi, de certitude chevillée surtout si l’on
décide d’aller à contre-courant, loin des tropismes et des facilités de son époque.
Et c’était ce qu’avait fait Didier Massard, construisant, assemblant, collant les pièces de ses
décors fabuleux dans un atelier retiré où les visiteurs étaient rares, mais où la seule présence
des chapelles, des falaises, des pagodes et des cèdres suffisait. Et tout était revenu, des
vignettes, des planches, des romans d’aventures et des albums du Père Castor. Des après-midi
pluvieuses du grenier, des enluminures envoûtantes de la lanterne magique. J’avais trouvé
comme un frère.
Texte de Phlippe Le Guillou extrait de Déambulation ** paru en 2006 aux éditions Pygmalion
© Editions Pygmalion